Deuil précoce en PMA : quand la perte n’a pas vraiment de nom.
Dernière mise à jour : 5 oct.
Il y a des choses que je n’ai jamais vraiment racontées.
Pas parce qu’elles étaient secrètes.
Pas parce que je voulais les cacher.
Je crois simplement que je ne savais pas où les mettre.
En PMA, on apprend vite à parler avec des mots très précis.
Ovocytes. Embryons. Transfert. Implantation. Bêta-hCG. Échec.
On sait ce qui est considéré comme une grossesse.
On sait ce qui ne l’est pas encore.
Mais entre ce que dit la médecine et ce que l’on vit, il reste parfois un espace immense.
Et c’est de cet espace là dont j’ai envie de parler.

Quand une grossesse s’arrête trop tôt
Une grossesse peut s’arrêter quelques jours ou quelques semaines après avoir commencé.
Parfois avant même que les autres aient eu le temps de savoir qu’elle existait.
Et pourtant, pour celle qui la porte, quelque chose avait déjà commencé.
On avait peut-être calculé une date. Imaginé un ventre. Pensé à la suite.
On avait commencé à faire une place.
C’est probablement l’une des grandes difficultés du deuil précoce : la perte est réelle pour celui ou celle qui la vit, alors qu’elle reste parfois presque invisible pour les autres.
On entend encore :
« C’était tôt. » « Tu pourras réessayer. » « Au moins, tu sais que ça peut marcher. »
Des phrases souvent prononcées pour consoler.
Mais qui peuvent aussi donner l’impression qu’il faudrait passer rapidement à autre chose.
Et en PMA, la projection peut commencer encore avant
C’est là que les choses deviennent particulières.
Parce qu’en PMA, on ne découvre pas toujours une grossesse après quelques jours de retard.
On suit presque tout.
On connaît le jour de la ponction.
On attend la fécondation.
On demande combien d’embryons évoluent.
On les compte.
Puis vient parfois le transfert.
Et ce jour-là, quelque chose change.
Médicalement, tant que l’embryon ne s’est pas implanté, il n’y a pas encore de grossesse établie.
Je le sais.
Mais ce savoir médical n’empêche pas l’autre réalité.
Pendant quelques jours, un embryon est dans mon corps.
Et moi, pendant ces quelques jours, je ne pense pas : « J’ai un amas de cellules potentiellement implantable dans l’utérus. »
Je pense :
Peut-être que mon bébé est là.
Tic et Tac
Je n’ai jamais vraiment raconté cette histoire.
Même en l’écrivant aujourd’hui, je mesure à quel point elle m’appartient.
Lors du parcours qui m’a menée à Capucine, il y avait deux embryons.
Dans ma tête, ils étaient devenus Tic et Tac.
Évidemment, je savais très bien ce qu’ils étaient.
Je connaissais leur stade de développement.
Je connaissais les probabilités.
Je savais qu’un embryon transféré ne deviendrait pas forcément un bébé.
Mais ils avaient des petits noms.
Et ça change quelque chose.
Un seul a continué son chemin.
Capucine est née.
Et dans ma tête, pendant longtemps, j’ai raconté l’autre histoire comme ça :
Tic a mangé Tac.
Oui, dit comme ça, c’est absurde.
Je sais évidemment que Tic n’a mangé personne.
Mais mon cerveau avait besoin d’une histoire.
Une explication un peu bancale pour raconter pourquoi l’un était resté et pas l’autre.
Je n’en parlais pas.
Je crois même que pendant longtemps, je n’ai pas vraiment considéré qu’il y avait quelque chose à raconter.
J’avais mon bébé.
J’étais heureuse.
Alors de quel droit aurais-je été triste pour celui qui n’avait pas continué ?
Et pourtant, il était là aussi.
Pas comme Capucine.
Pas avec la même place.
Mais quelque part.
Et après ? Reprendre le chemin de l'hôpital.
Aujourd’hui encore, nous avons des embryons congelés.
Je n’y pense pas chaque matin en me levant.
Ils ne m’empêchent pas de vivre.
Mais je pense à eux.
Ils existent.
Et je crois que c’est très difficile à expliquer à quelqu’un qui n’a jamais connu la PMA.
Je sais ce qu’est biologiquement un embryon.
Je sais que tous ne s’implantent pas.
Je sais que certains ne donneront jamais de grossesse.
Et malgré tout cela, dans mon imaginaire, ce sont un peu mes petits bébés graines.
Pas des bébés.
Pas encore.
Des possibilités.
Des débuts minuscules.
Des « peut-être ».
Et si un jour l’un d’eux était transféré et ne s’implantait pas, je sais que je serais triste.
Même si le dossier médical indiquait simplement : échec d’implantation.
Même si personne ne parlait de grossesse.
Même si, techniquement, rien ne s’était arrêté puisqu’aucune grossesse n’avait commencé.
Parce que pour moi, quelque chose aurait tout de même existé.
Une attente.
Une projection.
Une possibilité.
Deuil précoce en PMA : une perte sans grossesse ?
C’est une question qui m’interpelle depuis longtemps.
Le deuil précoce en PMA est une réalité difficile à nommer, justement parce qu’elle ne correspond pas toujours aux définitions médicales du deuil périnatal.
Lorsqu’un embryon transféré ne s’implante pas, ce n’est pas une fausse couche.
Un échec d’implantation n’est pas non plus un deuil périnatal au sens médical.
Et je ne veux pas mélanger les réalités.
Une grossesse qui s’arrête et un transfert qui n’aboutit pas ne sont pas la même chose.
Mais faut-il pour autant considérer qu’il n’y a rien à perdre ?
Je ne le crois pas.
Parce qu’une perte n’est pas uniquement définie par ce que la médecine peut mesurer.
On peut aussi perdre ce que l’on avait commencé à imaginer.
Et cela ne signifie pas que toutes les femmes vivront un échec de transfert comme un deuil.
Certaines auront envie de recommencer immédiatement.
D’autres seront surtout en colère.
Certaines seront épuisées.
Certaines seront profondément tristes.
Certaines auront besoin de donner une place à cet embryon.
D’autres pas du tout.
Il n’y a pas une bonne façon de vivre la PMA.
Il n’y a pas davantage une bonne façon de vivre ce qui n’a pas fonctionné.
Continuer sans effacer
La PMA nous pousse constamment vers l’étape suivante.
Le prochain rendez-vous.
Le prochain cycle.
Le prochain transfert.
Il faut continuer.
Et parfois, continuer fait du bien.
Mais continuer ne signifie pas forcément avoir oublié.
Aujourd’hui, j’ai Capucine. Elle est là. Et cela ne m’empêche pas de penser parfois à Tic et Tac, à mes embryons congelés, à ceux qui auraient pu devenir autre chose.
Pendant longtemps, je n’aurais probablement pas appelé cela une perte.
Aujourd’hui, je crois que je n’ai plus besoin de choisir le mot parfait.
Je peux simplement reconnaître que quelque chose a compté.
Et peut-être que c’est aussi ça qui manque parfois dans les parcours de PMA : la possibilité de reconnaître ce qui a existé dans notre tête, dans notre corps, dans nos projections, même lorsque la médecine ne lui donne pas de nom.
Certains embryons deviennent nos enfants.
D’autres restent des possibles auxquels nous avons cru très fort.
Et eux aussi peuvent laisser une trace.
Marie.

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